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dernière mise à jour le 23 mai 2026

Charles Bourlet, un pionnier de l’espéranto né à Strasbourg

« … dès le premier moment où je l’ai connu en tant qu’espérantiste, il s’est toujours présenté à mes yeux comme un homme si important et si méritant que, chaque fois que je pensais au sort de l’espéranto, à ses progrès, à ses luttes, à ses espoirs pour l’avenir, l’image de Bourlet se trouvait toujours au premier plan. »

Ces mots de Zamenhof montrent le rôle exceptionnel de Carlo Bourlet dans l’espéranto, mais avant de parler de ce rôle, faisons connaissance avec sa vie hors de son action pour l’espéranto.

Karlo Bourlet
Carlo Bourlet, Charles Émile Ernest Bourlet de son vrai nom, est né le 25 avril 1866 à Strasbourg. Il étudia au lycée de Bourges puis au lycée Saint-Louis à Paris, entra à l’École Normale Supérieure (1885) et fut reçu à l’agrégation de mathématiques (1888). À l’âge de 25 ans (1891), il devint docteur en mathématiques avec une thèse intitulée « Sur les équations aux dérivées partielles qui contiennent plusieurs fonctions inconnues » et commença à enseigner comme professeur au lycée Lakanal (1891), puis au lycée Henri IV (1892-97), au lycée Saint-Louis (1897-1906), à l’École des Beaux-Arts (1896-1905) et, à partir de 1906, au Conservatoire National des Arts et Métiers. Par ailleurs, entre 1899 et 1900, il donna des cours de mathématiques et de mécanique à la Sorbonne. Bourlet rédigea de nombreux ouvrages spécialisés et articles de mathématiques ainsi que des manuels d’arithmétique, d’algèbre et de géométrie qui furent utilisés dans presque tous les lycées de France. Il fut codirecteur des Nouvelles annales de mathématiques, secrétaire de la section française de la commission internationale de l’enseignement des mathématiques, et membre du jury de l’agrégation de mathématiques.

Bourlet s’intéressa également aux mathématiques appliquées et à la mécanique, notamment à la bicyclette, dont il décrivit le fonctionnement dans une étude en trois volumes couronnée par le prix académique Fourneyron (1899). C’est lui qui inventa le frein par rétropédalage. Pratiquement et théoriquement, Bourlet s’occupa aussi d’automobiles, d’avions, de vélodromes et de chemins de fer. Ce brillant scientifique parisien de 34 ans s’intéressa à l’espéranto durant l’hiver 1900/01 à la suite d’une discussion avec le célèbre mathématicien, le professeur Charles Méray. Durant sa première année d’espérantiste, Bourlet accomplit trois choses remarquables :

En mai 1901, il obtint le soutien du Touring-Club de France (TCF) via son président Abel Ballif ; Bourlet siégeait au comité technique du club. Le TCF, fort de 80 000 membres, commença à soutenir l’espéranto : il subventionna des groupes, introduisit une rubrique espéranto dans sa revue et mit ses locaux de province ainsi que son siège parisien à disposition des espérantistes.

En juillet 1901, Bourlet initia un contrat entre Zamenhof et la maison d’édition parisienne Hachette & Cie, qui publiait déjà ses manuels de mathématiques. Grâce à cela, Hachette commença l’édition de la Kolekto aprobita (Collection approuvée) par le Dr Zamenhof. Louis de Beaufront représentait Zamenhof auprès d’Hachette, car l’éditeur ne souhaitait pas traiter directement avec un inconnu résidant en Russie. Zamenhof et Beaufront recevaient un pourcentage sur chaque livre de la série. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, Hachette occupa un quasi-monopole sur l’édition espérantiste, les livres les plus prestigieux paraissaient dans la Kolekto aprobita. Bien que cela ait compliqué le travail d’autres éditeurs, le rôle d’Hachette fut positif d’un point de vue promotionnel. Grâce au réseau mondial d’Hachette et à son populaire almanach annuel, l’espéranto devint facilement accessible au public.

En septembre 1901, Bourlet prit la présidence du Groupe Espérantiste de Paris, fondé en 1900 mais qui ne comptait alors qu’une trentaine de membres. Sous son impulsion, le groupe obtint une salle de réunion à la Sorbonne, créa des sections de quartier, organisa une massification des cours, des examens, des concours et des banquets. Il devint le groupe le plus actif au monde avec un millier de membres. En 1902, il fonda 18 autres groupes dans diverses villes de France.

Avant de poursuivre, découvrons son portrait esquissé par Gaston Waringhien :

« … il frappait au premier abord par l’éclat d’une intelligence vive. […] Cette valeur hors du commun était soulignée par une capacité d’action inlassable et une technique de travail parfaite : bouillonnant d’activité, capable de dicter simultanément à plusieurs dactylographes, de mémoriser les moindres détails, d’improviser des discours brillants et des plans d’action efficaces, ce franc-maçon à la barbe pointue, amateur de pipe, était aussi simple dans ses rapports sociaux, toujours de bonne humeur, bon et serviable envers tous. Lors des congrès, son éloquence claire et chaleureuse, habilement soutenue par un geste élégant ou une boutade inattendue, lui valait l’enthousiasme de l’auditoire. Par ailleurs, il avait conscience de sa valeur, en tirait de l’orgueil, cultivait son « moi » avec complaisance, et perdait rapidement patience s’il rencontrait un opposant refusant de se laisser convaincre par ses raisonnements. Il ne cherchait nullement à masquer son goût pour l’ordre ou sa propension à la colère ; une fois son opinion faite sur quelqu’un, il n’en changeait plus et traitait l’ennemi avec une pitié tranchante et polie. Mais sa sincérité, son efficacité et son absence totale de ruse compensaient tout. »

Ce jeune professeur parisien, libre-penseur et bon vivant, triomphant sans effort apparent dans les sciences comme dans l’espéranto, ne pouvait que se heurter au « second père de l’espéranto », Louis de Beaufront. Ce dernier, président-fondateur de la Société pour la Propagation de l’Espéranto (SPPE), catholique romain et modeste précepteur, était un manoeuvrier désireux de conserver son unique fierté : le rôle de leader du mouvement qu’il s’était approprié après le retrait relatif de Zamenhof.

Bourlet découvrit que Beaufront percevait des revenus trop importants sur le contrat Hachette. En janvier 1903, le contrat fut renégocié au profit de Zamenhof et au détriment de Beaufront. Une polémique éclata dans la presse entre, d’un côté, Bourlet, Cart et Seleznjov, et de l’autre, Beaufront. Zamenhof publia alors un article demandant de ne pas porter ce sujet sur la place publique. En juin 1903, Beaufront perdit la confiance d’Hachette, qui commença à s’appuyer sur Bourlet pour décider des publications.

Sous l’impulsion de Bourlet, la SPPE devint en 1903 la SFPE (Société Française pour la Propagation de l’Espéranto), ce qui permit de soustraire le mouvement international à l’influence de Beaufront. Cependant, un conflit couva car la SFPE n’acceptait que des membres individuels, tandis que les groupes locaux, dont le puissant groupe parisien de Bourlet, agissaient de manière autonome. Bourlet et Beaufront finirent par rompre toute relation.

Zamenhof, revenu sur le devant de la scène grâce à Bourlet et Hachette, relança en 1905 l’idée d’une Ligue Mondiale Espérantiste avec un Comité Central. Il écrivit : « J’ai tenté plusieurs fois de réconcilier Messieurs Bourlet et de Beaufront, mais sans aucun résultat. Le meilleur moyen de rendre leur discorde inoffensive pour notre cause sera la création d’un « Comité Central » élu par le monde espérantiste ». Il proposa le groupe de Paris dirigé par Bourlet comme organe de travail permanent de cette Ligue.

Ce plan ne se réalisa pas, mais les opposants de Bourlet gardèrent en mémoire que Zamenhof l’avait désigné comme le leader potentiel. Bourlet n’avait pas seulement des rivaux organisationnels. Début 1905, la Presa Esperantista Societo fut fondée à Paris par Cart, Fruictier et Lengyel ; son activité éditoriale menaçait celle d’Hachette, et donc les intérêts de Bourlet et Zamenhof. Ce conflit entre éditeurs provoqua un éloignement entre Zamenhof et Cart, et faillit provoquer un duel entre Bourlet et Fruictier.

Premier manuel

Bourlet ne se contentait pas de l’organisation. Il écrivit plusieurs ouvrages, dont le Premier manuel de la langue auxiliaire Esperanto (1905), surnommé la « brochure rouge », dont les éditions françaises dépassèrent les 500 000 exemplaires. Son œuvre majeure fut la fondation de La Revuo, dont le premier numéro parut chez Hachette le 1er septembre 1906, avec pour sous-titre : « Revue Mensuelle Littéraire Internationale, avec la collaboration constante du Dr L.L. Zamenhof ».

Dans La Revuo, dirigée par Bourlet et rédigée par Félicien Menu de Ménil, Zamenhof put publier chaque mois (contre un salaire digne) ses traductions de la Bible et de divers auteurs (Gogol, Schiller, Andersen, Goethe, etc.). Grâce à des collaborateurs comme Grabowski, Kabe ou Privat, elle devint la revue la plus prestigieuse avant la guerre. Bourlet y écrivait également des articles et ses célèbres Babiladoj (Causeries).

Un mois après la fondation de La Revuo parut Paris Espéranto, l’organe du groupe parisien, où Bourlet polémiquait contre ses détracteurs. Il organisait des fêtes, des promenades à vélo dans Paris, donnait des conférences et corrigeait des épreuves, tout en menant de front sa carrière scientifique et pédagogique.

Il n’est pas étonnant que Zamenhof ait dit :

« On travaillait beaucoup pour l’espéranto avant Bourlet, mais dès l’instant où il a rejoint nos rangs, une énergie nouvelle s’est infusée dans notre cause. »

Bourlet Kolekto

Il mit également cette énergie au service de l’Association Scientifique Internationale et des Congrès Universels. Après le 8e congrès (Cracovie, 1912), il se consacra à la préparation du 10e congrès à Paris (1914), qui devait être l’événement le plus grandiose de l’histoire du mouvement. Il prévoyait ensuite de prendre ses distances avec l’espéranto (son fils Jean révélera plus tard que le gouvernement lui avait proposé de devenir ministre de l’Instruction publique).

Mais ses projets furent brisés. Le 1er août 1913, il arriva avec sa famille au village de Duingt, au bord du lac d’Annecy, pour se reposer avant le congrès de Berne. Ce jour-là, lors du déjeuner, une arête de poisson (ou un morceau de cartilage selon d’autres sources) se ficha dans sa gorge malade. Après de grandes souffrances, il mourut le 12 août 1913 à Annecy, à l’âge de 47 ans.

Le décès de Bourlet fut un coup terrible : sans son insistance, Hachette perdit tout intérêt pour l’édition en espéranto. Bien que d’autres aient repris l’organisation du congrès de Paris, celui-ci ne put avoir lieu à cause du déclenchement de la guerre.

Aleksander Korĵenkov,
Issu de la revue La Ondo de Esperanto
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